La presse bouillonne, la plume s'envole

A voix anonyme

Le 27 Juin 2016 à 00h53

 Photo d'illustration. Crédit: M.-S.B.

La Fédération d’écoute anonyme SOS Amitié, créée en 1960, dont l’objectif premier est la prévention du suicide, a publié le 19 mai son rapport annuel, l’Observatoire des souffrances psychiques. Derrière le téléphone, des voix anonymes et bénévoles ont reçu près de 700 000 appels l’an dernier. Des êtres humains motivés par l’envie d’aider l’autre : ce sont des « écoutants ».

Dans cet immeuble de Boulogne-Billancourt, un des appartements est occupé par une drôle de famille. Ils sont une quarantaine à déambuler à l’intérieur, jamais tous présents en même temps. Comme une collocation en temps différé. C’est l’un des 50 postes appartenant à SOS Amitié en France qui assurent une écoute à toute heure de la journée. Dans une petite pièce aménagée en bureau, une jeune femme blonde d’une quarantaine d’années semble attendre patiemment. Elle a tout juste le temps d’afficher un grand sourire quand la sonnerie retentit. Son visage se crispe tout à coup et son regard est pressant : tout le monde doit sortir avant qu’elle puisse décrocher. « SOS Amitié, bonjour… ». Pendant quelques minutes ou une heure, elle s’apprête à offrir bénévolement une écoute particulière.

Bien loin de l’image des télécentres où s’alignent des dizaines de personnes qui décrochent le téléphone, ce poste d’écoute a été aménagé pour favoriser la concentration. Il y a même une salle de bain et une chambre avec un lit pour faciliter les permanences de nuit. Aucun affichage n’a été installé sur le seuil de la porte par souci de discrétion. Les plannings des écoutants décorent le hall d’entrée.

Apprendre à écouter

1600 bénévoles de SOS Amitié répartis en France effectuent chacun 46 permanences de quatre heures dans l’année. La Fédération préserve autant l’anonymat de ses écoutants que ceux qu’elle surnomme les « appelants ». A 66 ans, Marie-Josée Cronel, aujourd’hui en charge de la communication, peut désormais parler à découvert de ses années passées derrière le téléphone. Elle évoque avec bienveillance ces missions qu’elle semble avoir réellement apprécié, aussi difficiles soient-elles. Elle se montre directe : « On n’est pas des héros. Il ne faut pas avoir une mentalité de sauveur : de toute façon on ne sait jamais la fin de l’histoire. C’est une leçon d’humilité ». L’écoutant ne connaît finalement de l’autre que ce qu’il aura bien envie de lui dire, il ne doit pas faire l’erreur d’adopter une posture de psychologue. Sept ans plus tard, Marie-Josée Cronel a définitivement raccroché le téléphone. Ses techniques d’écoute, dues à son expérience, prenaient le pas sur son empathie, elle le reconnaît : « Ce n’était plus honnête ».

En janvier et novembre, les attentats survenus à Paris ont marqué les appels. « L’impact est extrêmement rapide, affirme Marie-Josée Cronel, le jour-même ou le lendemain, les appelants commencent la conversation par ces événements… Puis, très vite, ils se remettent à parler de leurs problèmes à eux ». La préparation se révèle primordiale. Une longue formation attend les candidats à SOS Amitié. Avant de se lancer dans une douzaine de mise en situation, deux entretiens sont tout d’abord organisés pour « vérifier qu’ils sont suffisamment cicatrisés de leurs propres malheurs », explique Valérie*, 70 ans, co-responsable du poste de Boulogne-Billancourt. Une formation supplémentaire est nécessaire pour utiliser le système de messagerie électronique garantissant une réponse sous 48 heures, et le chat en ligne. Ce dernier, ouvert tous les jours de 17h à 1h, est utilisé à 55% par des utilisateurs de moins de 25 ans et demande une réelle réactivité. Peu importe le support, il faut être capable de tout écouter: les victimes, comme les bourreaux. « Des femmes appellent parce qu’elles ont été violées, mais des violeurs peuvent aussi nous contacter », lâche Marie-Josée Cronel. Au fur et à mesure de leur expérience, les bénévoles se rendent finalement compte qu’il faut, aussi, accepter leur impuissance.

Suivi psychologique

Les bénévoles ne doivent pas tout accepter, notamment quand ils détectent des appels de pervers et manipulateurs pouvant les abîmer. « Le but n’est pas de transformer les écoutants en appelants », explique Valérie. Dans l’appartement de SOS Amitié à Boulogne-Billancourt, une dizaine de chaises forment un rond dans le salon. C’est la salle de partage où ont lieu les groupes de parole, obligatoires pour chaque écoutant toutes les trois semaines. Leur activité, certes associative, demeure très solitaire. Sur ce temps-là, ils se retrouvent entre eux pour évacuer les émotions négatives. Le plus jeune a 22 ans et la doyenne 88 ans, tous issus de milieux sociaux différents, actifs et retraités. Dans cette salle, une bibliothèque est mise à disposition. De nombreux ouvrages sont alignés et étiquetés pour permettre aux bénévoles de les emprunter. Des livres spécialisés, sur la psychologie par exemple, mais aussi des romans. Un d’entre eux dépasse un peu. Ensemble, c’est tout, d’Anna Gavalda, peut-on lire sur la tranche.

*Le prénom a été modifié.

 

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Marie-Sarah Bouleau

Commentaires

Anonyme, ne crois pas que tu n'es personne
Le 13.09.2016 à 15h54
"Leur histoire, c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils s'aident à se relever."

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