La presse bouillonne, la plume s'envole

Au «36», plus de peur que de balles

Le 26 Avril 2015 à 10h58

Claude Cancès a publié plusieurs livres sur son métier, dont Histoire du 36 quai des Orfèvres. Crédit: M.-S.B.

36, quai des Orfèvres. Quand on évoque ce lieu parisien mythique, surgit l’image des "super-héros de la police". La littérature et le cinéma y sont pour quelque chose. Mais il ne faut pas croire, avant d’être flics, ce sont des hommes. Et ils ont peur. Claude Cancès, ancien patron du «36», ne s’est jamais vraiment libéré de ses angoisses.

Avant de monter sur scène, un artiste a le trac. Tout comme un chirurgien lors de son entrée au bloc opératoire, conscient qu’il a la vie d’une personne entre ses mains. «Le flic, c’est un peu pareil, compare Claude Cancès; par exemple, lors de l’interpellation d’un individu dangereux, on est très tendus pendant les actes préparatoires… Mais une fois dans l’action, la peur disparaît». Claude Cancès a passé 35 ans de sa vie à la Direction régionale de la police judiciaire de Paris. Brigade mondaine, brigade criminelle, brigade antigang … et pour finir, patron du «36» entre 1993 et 1995. A 76 ans, il n’est certes plus en service, mais ses pensées rôdent toujours du côté de la vieille bâtisse: «Je voudrais oublier, je ne pourrais pas: il n’y a pas un jour dans les médias sans que le «36» ne soit évoqué, même implicitement…» Une prise d’otage, un meurtre, un enlèvement… Les souvenirs reviennent, très vite. Souvent mêlés à la peur.

«L’enfant est sacré»

La peur sur le terrain, la peur pour les victimes, la peur pour ses collaborateurs… Claude Cancès exerce son métier avec ces inquiétudes. Il apprend à les contrôler, sans toutefois les occulter totalement, car elles demeurent essentielles pour avoir conscience du danger. Mais de toutes ses hantises, une en particulier le submerge régulièrement... A l’annonce d’une opération, sa première réaction est toujours la même: «Je regardais immédiatement ma montre. Pourquoi ? 16h25. Sortie d’école. Je savais qu’à ce moment-là, des dizaines de véhicules, sirènes hurlantes, traverseraient Paris à toute vitesse...» Et d’une manière générale, «tout ce qui touche aux crimes et délits commis contre les gosses…» Il s’interrompt, fronce les sourcils, et reprend: «L’enfant est sacré. Pour l’homme, mais pour le flic en particulier». Alors, forcément, l’affaire «Human Bomb» reste l’une des plus marquantes de sa carrière. Le 13 mai 1993, un individu équipé d’une grosse quantité d’explosifs prend en otage une vingtaine d’enfants dans une classe d’école maternelle à Neuilly-sur-Seine. «Là, c’est pire que de la peur, ça te prend au plus profond des entrailles… Mais tout de suite, la mécanique du flic se déclenche». Mettre de côté ses angoisses, pour garder le contrôle. Il était sur place, en tant que directeur du «36» à cette époque. «Human Bomb» est abattu au bout de 46 heures, et tous les otages sont libérés… «Sains et saufs», précise Claude Cancès, dont le visage rayonne tout à coup.

Un sentiment individuel

La peur est personnelle à chacun. Très vite, il ne peut s’empêcher d’évoquer l’un de ses collaborateurs, François Santini. «Lors de la fusillade à l’ambassade d’Irak, en 1978, nous étions plusieurs sur place. Retranché dans un bureau, le terroriste tire une rafale. On se met tous à plat ventre. Réflexe normal! Tous, sauf Fanfan. Il a seulement fait un mouvement de recul». Claude Cancès s’arrête de parler, et se lève pour mimer. Presque quarante ans plus tard, il semble encore sous le choc: «C’est fabuleux, avec des gars comme ça, tu vas au bout du monde…» Un sacré sang-froid. Car évidemment, au milieu de toutes ces inquiétudes, le policier craint aussi pour sa propre vie. Et ses proches, bien plus encore. L’ancien directeur de la PJ décrit le courage de sa femme avec une grande admiration: «Elle a passé son temps à me mentir… dit-il, ironiquement. Bien sûr qu’elle écoutait la radio: la mort d’un policier, des coups de feu dans un quartier de Paris… Elle le savait. Mais elle ne laissait rien paraître de son inquiétude car elle ne voulait pas ajouter, au stress du bureau, celui de la maison…» Aujourd’hui, ces angoisses ne sont plus que des souvenirs. Mais Claude Cancès avoue être encore hanté par certaines affaires: «C’est la peur rétrospective…»

Marie-Sarah Bouleau

Commentaires

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Le 29.04.2015 à 16h20
Article passionnant qui se lit comme un roman...

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