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Gardien de phare, (se) battre en retraite

Le 24 Juin 2015 à 17h23

Jean-Paul Eymond, en visite à Cordouan, en juin 2015, tenant une vieille photo de lui, prise au début de l'exercice de sa fonction de gardien de phare. Crédit: M.-S.B.

1, 2, 3… 79… 104… et 301. C’est le nombre de marches qu’il faut gravir pour accéder au sommet du phare de Cordouan, dans l'estuaire de la Gironde. Jean-Paul Eymond les connaît sur le bout des pieds. Durant trente-cinq ans, il en a été le gardien. Il a pris sa retraite depuis maintenant trois ans, à l’aube de ses soixante ans, lorsque le phare a été automatisé en 2012. Toutes ces années, il a arpenté les hauteurs de ce géant qui surplombe la mer. Il en aurait presque oublié les règles de la vie sur terre.

Quatorze jours au phare, sept avec sa famille, sept jours au phare, sept avec sa famille… et ainsi de suite. Depuis 1977, son corps faisait les allers-retours, mais son esprit ne s’évadait jamais vraiment du colosse de Cordouan. Il avait bien conscience, cependant, que les cent cinquante phares de France allaient être un jour automatisés; le sien fut finalement le dernier de la liste. La profession de gardien s’est ainsi éteinte le 29 juin 2012. Tout comme son collègue Serge Andron, Jean-Paul a dû rentrer définitivement chez lui. Mais le phare n’est pas laissé à l’abandon: pour lutter contre le pillage, de nouveaux gardiens ont été embauchés, mais la fonction n’est plus la même.

2Jean-Paul Eymond a été gardien de phare à Cordouan de 1977 à 2012. Crédit: M.-S.B.

La thérapie du souvenir

Ils étaient les deux derniers gardiens de phare en France. Les médias s’emparent immédiatement du sujet. «Alors Jean-Paul, cette retraite?», la question revient continuellement. «J’ai réalisé que ça n’allait vraiment pas. Il fallait que je parvienne à provoquer une cassure». Comme à chaque retour sur terre, il avait laissé ses trois caisses de vivres devant sa porte, prêtes à se remplir pour le prochain départ. Mais là, c’était fini. «Je me suis enfin résolu à les ranger, j’ai mis du temps, mais ça m’a aidé», reconnaît-il. Pendant quatre ou cinq mois, il n’a plus franchement envie de sortir de chez lui. Une nature très joviale, de petits yeux pétillants et un accent mélodieux dans la voix, -qui atteste de ses origines de la pointe du Médoc-, on peine pourtant à l’imaginer d’humeur maussade. Très vite, il se reprend. Jean-Paul publie un livre, Les 301 marches de Cordouan, et sa nouvelle vie commence. A travers ses dédicaces et conférences, les souvenirs de ces années au phare illustrent une dimension exutoire: le récit de son expérience agit telle une thérapie, et son métier, lui, ne sombre pas dans l’oubli.

S’adapter à la vie sur terre

Durant ces trente-cinq ans, la plupart du temps isolé sur son phare, il en a oublié les codes de la vie terrestre. «Et ce n’est pas encore bien clair pour moi, ma femme se charge de me le redire au quotidien», avoue Jean-Paul, la mine sérieuse. Il a été habitué à gérer ses affaires lui-même. Or, la vie de couple est un partage. «Je prends souvent des décisions seul parce que c’est spontané, je ne pense pas aux autres. Mais parfois, ma femme aimerait bien participer à ces choix, pour faire certaines choses avec moi…» Lorsqu’il était gardien, «c’était tous les jours dimanche, ou tous les jours lundi…» Noël, Pâques, les jours fériés… quelle différence? Ce sont des dates comme les autres, pour lui. Une vie de célibataire endurcie en somme, «avec beaucoup de mauvaises habitudes». En haut du phare, ils étaient toujours deux gardiens, pour les rotations, «si on s’entendait bien, on partageait le repas, mais c‘est arrivé que chacun mange de son côté… Certes, on était deux sur place, mais souvent seuls». Surtout l’hiver, lorsque les touristes n’étaient pas conviés aux visites.

3Le phare de Cordouan, dans l'estuaire de la Gironde. Crédit: M.-S.B.

Une question de survie

Pourtant, son alliance autour du doigt lui rappelle qu’il a aussi une vie de famille. «Vis-à-vis de mes gamins, ce n’était pas facile, se confie Jean-Paul. A chaque fois que je rentrais du phare, ils étaient heureux de voir leur papa. Moi, habitué à être solitaire la plupart du temps, toute cette effervescence me mettait mal à l’aise. C’était paradoxal: j’avais conscience que je devais profiter d’eux, mais c’était difficile. Et une fois reparti, je regrettais souvent… Je n’ai jamais pu faire la part des choses». Il s’interrompt un instant, réfléchit quelques secondes, «j’ai manqué de belles choses, pourtant je n’ai aucun regret, car pour être un bon gardien tu dois être clair dans ta tête afin d’être un gars sur qui on peut compter. Au phare, ta vie dépend de celle de ton collègue... Il y en a un qui s’est donné un coup de fusil, un jour». Maintenant à la retraite, Jean-Paul «gère mieux», en tant que grand-père. A l’approche de la saison, toutefois, il s’éclipse de temps en temps pour s’exiler quelques heures au phare… Sur une vedette, au départ de Royan, un matelot lui demande: «T’as pris ton ticket pour là-bas?». Ironie. «J’ai un billet d’entrée à vie…», lâche le gardien à la retraite, souriant.

Marie-Sarah Bouleau

Commentaires

La Perdrix
Le 25.08.2015 à 20h04
Enfin un bon reportage, sur une vie qui fera toujours rêver
patrick
Le 23.08.2015 à 16h05
Article bien écrit, sur la vie d'un homme dont le métier aujourd'hui disparu, fait rêver tant de gens........! Bravo.
TWIST
Le 14.08.2015 à 08h36
Article passionnant ! Bravo
Renard Rusé
Le 14.07.2015 à 14h06
Formidable carrière, bel article. Chapeau!!!
Paddy, Ireland
Le 11.07.2015 à 17h08
Another lovely story which I thoroughly enjoyed. Bon continuation.
Chantal/Patrick
Le 04.07.2015 à 16h04
"GARDIEN DE PHARE", çà sonne à notre oreille comme "CHEVALIER DES MERS" et c'est extraordinaire d'avoir pu consacrer sa vie à une telle passion toujours aussi enivrante ! Une vie partielle de célibataire : oui, mais le coeur de Jean-Paul est si grand que l'on sait comme moi que, même au phare pendant des jours, on y avait toujours une place au chaud. Riche de ses amis et de sa jolie petite famille Jean-Paul ne sera jamais seul. Un exemple de bonté humaine qui rassure en ces temps lacérés par la violence ! Admiration et Affection !
giersy
Le 30.06.2015 à 08h11
C'est aussi un "copain" formidable, serviable, comme il est heureux et "fier" que nous ayons besoin de lui et de ses connaissances !!!!! En effet, lors de nos super soirées au phare, hors de question que nous y allions sans notre "guide" favori et préféré. Quelle chance j eu de le retrouver sur ma route après quelques années d'éloignement., son copain n'etait plus là, aussi, avec SA Cathy, comme il dit, ils ne m'ont pas laissé dans ma tristesse, je suis toujours du voyage quelle que soit la destination et surtout si c'est pour aller à son phare !!!! La "maison de papi" pour ses petits enfants. Merci Jean-Paul, ne change rien, nous t'aimons tel que tu es
Alex
Le 29.06.2015 à 21h08
Et maintenant c'est un super grand père pour tous ses petits enfants qui adorent pouvoir profiter de lui. Alors après une vie de travail un peu isolée au milieu de l'océan place à une retraite pleine de crie de joie,de couches, et de bonne humeur... ;)
Phil
Le 29.06.2015 à 09h55
Que dire de plus! Une vie professionnelle et personnelle réussie car en harmonie avec la nature. A l'heure où nous confions notre bonheur futur au virtuel ( Facebook ou google) et où nous cultivons l'obsession du diplôme qui nous permettra une vie matérielle agréable mais l'illusion de ne pas se réaliser vraiment est importante Jean Paul a vécu une vie toute simple mais intérieurement très riche en phase avec la création. D'ailleurs il affirme toujours " aucun regret " Riche de l'évolution de l'être qu'il est devenu maintenant , il a augmenté la valeur de son PIB ( produit intérieur de bonheur ) On devrait lui faire payer ce privilège immense à notre époque. Bravo pour ce témoignage de vie.

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