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Funambule, la peur au vent

Le 18 Février 2015 à 13h21

Théo pratique la slackline depuis quatre ans (ici, aux abords du château de Versailles). Crédit: M.-S.B.

Au loin, on croirait que Théo Sanson marche dans les airs; en s’approchant, on discerne vaguement une ligne. Ce funambule pratique la slackline. Un pied devant l’autre, ses mécanismes semblent rodés et il paraît à l’aise. Pourtant, il a peur. Peur de tomber, de se faire mal, et parfois, peur de mourir. Pas au point d’être tétanisé, mais tout juste ce qu’il faut pour avoir conscience du danger.

Funambule des temps modernes, Théo Sanson s’adonne à ce sport depuis quatre ans. Littéralement "ligne molle", la slackline consiste à marcher sur une sangle tendue entre deux ancrages. Différentes déclinaisons sont possibles, de la waterline, au dessus de l’eau, à la highline, la version aérienne pour des traversées entre deux falaises, par exemple. De l’Islande à l’Iran, à 27 ans, Théo s’est aventuré sur différentes lignes d’horizon. Le jeune homme a réalisé six records du monde. En novembre dernier, avec Nathan Paulin, un autre acrobate, ils ont tous les deux effectué l’exploit de la plus longue traversée sur 600 mètres, à Toussieux, en région Rhône-Alpes.

Théo a décidé de mener une vie de château pour quelques jours en posant sa ligne à Versailles, derrière la pièce d’eau des Suisses, un bassin situé dans le parc du monument historique. Accrochée à deux arbres, la sangle s’étire sur 300 mètres. Il jette un œil à son installation, s’échauffe, s’étire, et se débarrasse de ses chaussures. Pieds nus, il saute, attrape sa ligne, et, dans une souplesse si évidente, il se retrouve assis à cheval, en hauteur. Il pose un premier pied à plat sur cette sangle de deux centimètres et demi de largeur, et se hisse pour se mettre debout. A l’arrêt les premières secondes, il semble chercher son équilibre, avant d’entamer sa marche. Un pied devant l’autre, il avance, doucement, la tête droite et les yeux fixés au loin.

Théo avance sur une sangle étirée sur 300 mètres. Crédit: M.-S.B.

La peur, une nécessité

A chaque nouvelle traversée, une vieille connaissance le rejoint: la peur. La peur de glisser, de tomber, de se blesser. Mais aussi, celle de l’échec, car il a des attentes: «Dès lors que tu te fixes des objectifs, tu prends le risque d’échouer». Parfois, c’est la peur de mourir qui l’accompagne; en highline par exemple, car il marche au-dessus du vide. «C’est terrifiant, et c’est normal, car c’est bien loin de nos repères terriens et ça renvoie aux peurs archaïques du vide et de la mort en direct», alors, Théo explique qu’il met «tout en pratique pour que cela devienne un jeu, en repoussant ce danger primitif». Cette première fois, entre deux falaises, il s’en souvient: «J’étais tellement terrorisé… Au point de ne pas pouvoir me lever et de me décrocher, pour revenir, une demi-heure après, et refaire la même chose. Ton corps réagit d’une telle manière que tu ne peux pas le contrôler au départ». Avec le temps, Théo a appris à faire confiance dans le matériel tout en développant des compétences. Cette peur étouffante s’est ainsi amenuisée, et elle est –presque- devenue sa complice.

Cette émotion, toujours présente, demeure en réalité une nécessité: «C’est quelque chose à garder en soi, comme une sonnette d’alarme du danger. Si on n’a plus peur, c’est qu’on n’a plus vraiment conscience du danger: il ne faut pas l’occulter complètement, pour néanmoins conserver tous ses réflexes». La sangle sur laquelle il avance actuellement est à environ deux mètres du sol, et l’activité paraît finalement peu risquée. «Contrairement à la vision populaire, cette traversée est plus dangereuse qu’une autre en highline. On se dit qu’on est proche du sol, c’est bien moins impressionnant, et donc, on aura tendance à être trop relâché, mais en cas de chute, on tombe la tête la première. Et là, on ne parlera plus jamais de toi…», explique-t-il, avant d’ajouter avec ironie, «…sauf dans la rubrique nécrologie». En highline en revanche, on se trouve, certes, au dessus du vide, mais «si l’installation est bien faite et les règles de sécurité intégrées, a priori, le danger est minime. Tu tombes dans ta corde, dans le vide mais tu es accroché, et tu remontes. La sécurité est toujours doublée en highline si la ligne venait à casser».

Rituels de sécurité

Pour exercer sereinement ce sport, Théo a mis en place une série de rituels, d’entraînements, pour maîtriser entièrement ses gestes et réflexes, afin de se sentir confiant dans sa capacité à réagir en cas d’accident. «Par exemple, à chaque chute que je vais faire, peu importe la hauteur, j’attrape la ligne systématiquement, et je ne me laisse pas tomber dans la corde de sécurité». Et puis, avant chaque traversée, il a des rituels automatiques: «Le nœud qui m’accroche, je le vérifie entre trois et cinq fois».

Théo a développé sa propre technique aux débuts de sa pratique, en faisant de la slackline les yeux fermés. Il a ainsi appris à travailler ses sensations d’équilibre en se privant de la vue. A l’époque, cette méthode lui était personnelle; aujourd’hui, de nombreux sportifs du milieu s’en sont inspirés: «Je sais que dans la pire des situations, je serai capable de bien réagir et d’attraper la corde. Evidemment, je ne peux pas en être totalement sûr, mais j’ai au moins diminué les risques. J’ai essayé de mettre en place tous les boucliers nécessaires, physiques et psychologiques, pour éviter l’accident».

Préparation psychologique

Le sentiment de peur est propre à chacun. La préparation psychologique est personnelle, certains écouteront par exemple de la musique pour s’isoler dans leur bulle. Il faut anticiper, en amont, la traversée, notamment pour ne pas se laisser surprendre par ses perceptions sensorielles, «ici, je sais qu’il peut y avoir des travaux, des chevaux qui passent, et il y a également le stand de tir au loin. Le fait d’y penser évite d’être perturbé pendant la marche». Et, en effet, quelques minutes après ces paroles, des déflagrations retentissent aux abords du château de Versailles…

Slackline 4

Le funambule anticipe les éventuels éléments perturbateurs auxquels il devra faire face lors de la traversée. Crédit: M.-S.B.

Face à cette prise de risques, des interrogations peuvent le submerger. Or, il est important de ne pas être en conflit avec ses peurs: s’il reste persuadé qu’il tombera, alors immanquablement, il finira à terre. «Il faut évacuer les questionnements, les résoudre, les formuler autrement, les positiver… Un dialogue interne se met en place. Par exemple, si j’ai peur de tomber je vais me dire: ‘J’ai peur de tomber… tomber, tomber, tom-ber… bé-ton, béton, BETON, je suis béton, je ne vais pas tomber, je suis béton!’ et hop, je passe à autre chose!».

Un pas vers la méditation

Malgré ces questionnements autour de la peur, de la vie, de la mort, de l’échec, Théo est loin d’être un jeune homme angoissé. Au contraire, la slackline induit une méditation: «J’ai l’impression de m’en servir comme un outil thérapeutique, un exutoire qui catalyse toutes mes émotions».

Les sensations sont parfois similaires, d’une marche à une autre, mais dans certaines situations, elles demeurent uniques: «J’ai eu la sensation, un jour, au milieu d’une traversée que je redoutais tant, que ce n’était plus moi le maître de l’action. Soudainement, je ne contrôlais plus rien et tout me semblait parfait, automatique: j’étais déconnecté de la réalité». Une autre fois, Théo se trouvait sur sa ligne depuis un long moment et il s’est endormi debout, comme une somnolence en voiture: «J’ai fermé les yeux un instant avant de me réveiller en sursaut». L’acrobate évoque en souriant «des moments rares» qui ne se provoquent pas.

D’un coup, Théo saute à terre et la ligne vibre violemment. Et comme un marin regagne la terre, le funambule est grisé par ce retour au sol, et le monde semble tanguer sous ses pieds.

Marie-Sarah Bouleau

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