La presse bouillonne, la plume s'envole

Crieur, ou le porte-voix public

Le 18 Février 2015 à 15h04

A Saint-Brieuc, la voix du crieur public retentit tous les deuxièmes samedis du mois. Crédit: M.-S.B.

Du bout des doigts, les réseaux sociaux permettent de trouver une voiture d’occasion, d’échanger des mots d’amour ou de débattre de sujets d’actualité. Le tout, confortablement assis dans son canapé. Avis aux claustros de la Toile: descendez dans la rue prendre l’air, sur la place du marché de Saint-Brieuc, en Bretagne. Vous entendrez la voix de Gaspard Hazard, le crieur public qui clame haut et fort tous les mots que vous accepterez de lui confier.

Ce samedi matin, il est déjà onze heures. Gaspard s’empresse de boutonner sa redingote, et réajuste son chapeau noir. Il échauffe sa voix tout en épaulant son «escalarbre à palabre», un escabeau en bois transformé par un sculpteur du coin en sac-à-dos. Porte-voix et boîte à messages calés sur cette drôle de hotte, il vérifie que tout soit bien en place avant de se laisser porter dans la rue. Sur son trajet, il traverse le marché: «La parole est un trésor, venez vous enrichir de celle des uns et des autres», scande Gaspard, pour annoncer sa criée publique qui débutera dans quelques minutes.

Gaspard grimpe en haut de son escabeau déplié, sous les Halles Georges Brassens, une place entourée de cafés dans le centre-ville. Messages d’amour, petites annonces, coups de colère, les messages s’enchaînent tout au long de la criée. «Jeune homme 40 ans, échange vieille de 40, contre deux de 20. 06 12 78… si je ne réponds pas, laissez un gentil message». Quelques notes de musique résonnent. Solène rythme les propos de Gaspard avec son accordéon, tout en se faisant discrète, pour ne pas couvrir sa voix. Cette musicienne de 32 ans l’accompagne depuis deux ans: «Ces criées sont très populaires, c’est de l’ordre de la vie de quartier, ça touche directement les gens».

Habitants ou touristes, tous peuvent déposer un message dans l’une des urnes dispersées dans la ville, majoritairement dans des bars. Quelques mots, un dessin, un essai, chacun est libre de confier ce qu’il souhaite à Gaspard. Ce dernier récupère les messages la veille de la criée; d’un bar à l’autre, il les découvre un à un, s’amuse, s’étonne, reconnaît une écriture… Il ne pratique pas de censure, -sauf lorsque des petits malins semblent vouloir faire de la vulgarité un genre poétique! Gaspard n’oublie pas qu’il crie grâce aux mots des autres: «C’est un contrat de confiance entre eux et moi, je me permets de commenter, de rebondir, sans émettre de jugement, sans jamais dénigrer les propos».

«Un réseau social de chair et d’os»

Originaire de Strasbourg, Gaspard est devenu briochin d’adoption dès ses 15 ans. Depuis septembre 2011, ce trentenaire crie sur la place publique. Assise à la terrasse d’un café, une habituée tend une oreille: «Je dépose des messages tous les mois, on peut dire tout haut ce qu’on pense tout bas». Pendant ce temps, le ton de voix de Gaspard s’impose: «Très chers visiteurs, vous qui séjournez dans notre merveilleuse région, sachez que, oui, nous mangeons du beurre (salé bien entendu) à tous les repas. […] Notez aussi que si vous commandez une crêpe au beurre salé dans un restaurant, on vous servira une crêpe au beurre et non une crêpe au caramel. Une serveuse en colère qui espère ne plus entendre ces questions stupides sur le beurre en Bretagne».

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Au milieu du marché, Gaspard crie tous les mots qui lui ont été confiés. Crédit: M.-S.B.

Mais après tout, pourquoi aller s’époumoner dans la rue lorsque les gens expriment désormais leurs mots par les réseaux sociaux? Gaspard a décidé «de réunir la parole collective et de la restituer sur un temps donné». Il identifie son activité «comme un réseau social de chair et d’os». En effet, on reste «dans la continuité des réseaux sociaux, mais là, on est dans un truc vivant, on n’est pas caché derrière un écran. Car si toute cette technologie nous offre une ouverture sur le monde, paradoxalement, elle nous enferme tout bonnement!».

Il considère finalement la criée comme un «prétexte», afin de «créer un espace de convivialité dans la rue. Or, il faut garder en tête que la rue est un espace rude, rempli d’agressivité, de publicité, de misère». Avec sa poésie, Gaspard s’attelle à égayer la rue, et «c’est pour cela que les crieurs dégagent une bonne image en général, ils offrent un peu de sourire».

Dédramatiseur public

«En donnant la parole à ceux qui ne peuvent pas la prendre», un habitant de Saint-Brieuc, Loic, 34 ans voit dans le crieur «le porte-voix» de la population. Et justement, sur un côté du cercle de spectateurs qui s’est formé, Hervé semble très attentif: «La criée, c’est le seul moyen pour moi de m’exprimer». Ce samedi, plusieurs de ses messages seront lus par Gaspard: «En tant que fidèle grimoire de la criée publique depuis maintenant quatre ans, je suis toujours à la recherche de celle qui me comblera de tendresse, d’amour et de bonheur à partager à deux».

Gaspard estime ne pas s’inspirer des crieurs d’autrefois, «je ne suis pas le crieur d’antan, ils avaient le rôle de garde champêtre et annonçaient les informations officielles, c’était une nécessité. Être crieur aujourd’hui, c’est totalement inutile: et pourtant, si la poésie est inutile, elle demeure indispensable». Et il n’est pas le seul artiste à pratiquer cette activité, remise à l’honneur depuis les années 2000. Certains d’entre eux auraient en effet été inspirés par un personnage du livre Pars vite et reviens tard, dans lequel Fred Vargas narre l’activité de Joss Le Guern, un crieur public à Paris.

Vient la fin de la criée; pour Gaspard, ce jour-là, ses cordes vocales semblent sur le point de lui faire défaut. Et, de retour sur la terre ferme, en bas de son escabeau, il s’empare d’une vieille chaussure baptisée «pompe à fric» et fait le tour de l’auditoire: «Mesdames et Messieurs, aidez-moi à me racheter une voix!».

Marie-Sarah Bouleau

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Gaspard a troqué le chapeau contre la chaussure pour passer au milieu du public. Crédit: M.-S.B.

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