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Reflet de curiosités

Le 15 Février 2015 à 19h19

Des objets du cabinet de curiosités, de gauche à droite: kapala (crâne de moine tibétain), foetus de "monstre" et squelette de foetus humain. Crédit: Michel Levy.

Si la curiosité est un défaut, alors il existe d’extraordinaires cabinets où sont entreposés de vilains trésors... Une pierre, un coquillage ou un squelette, autant d’objets différents cohabitent dans le cabinet de curiosités du sculpteur Michel Levy. Tous sont cependant réunis pour témoigner de la richesse du monde, tous reflètent la personnalité de leur propriétaire.

D’imposantes grilles vertes s’ouvrent lentement. Les yeux se laissent porter vers cette maison de Seine-et-Marne qui s’apparente à un château, encadrée de deux grandes statues en bronze. Mais c’est dans une dépendance que de plus folles curiosités reposent. Une fois pénétré dans l’espace, l’œil ne sait pas, cette fois, où se poser, interloqué par cette multitude d’objets.

Sur la droite, on découvre de singulières calottes: «Au Tibet, le haut du crâne des moines très saints est sectionné à leur mort, afin de s’en servir comme récipient pour boire des breuvages sacrés; on les appelle des kapalas», explique le sculpteur Michel Levy. En levant la tête, le regard se fige sur un squelette de fœtus humain. Le visiteur est ébahi, presque effrayé; la curiosité prend le dessus pour avancer vers une vitrine, où sont déposés, à différents étages, des crânes d’animaux: lion, gorille, jaguar, crocodile, tortue et phacochère. Au milieu de cette jungle, une dague a pris place. La lame a rouillé et s’est creusée de part et d’autre, mais le manche en bronze, protégé par son oxydation, ne s’est pas détérioré: «Pour en arriver à cette corrosion-là, il faut au moins cinq siècles», précise Michel.

Tous ces objets ont une histoire: «Je les ai rapportés de voyages, achetés en ventes publiques, et parfois, ce sont des dons». Michel les appelle ses «objets de rêve». Ses toutes premières acquisitions, il les a faites à 18 ans. Mais son cabinet de curiosités a vu le jour il y a onze ans, seulement, à la naissance de ses jumeaux, lorsqu’il a aménagé ce qui lui servait de bureau, en chambre pour enfants: «J’ai alors transformé ce grenier à blé en bureau, et je disposais d’un espace suffisant, ici, pour sortir et exposer toutes mes réserves. Dans une ambiance familiale, il est difficile de vivre avec certains de ces objets. Je me suis ensuite aperçu que j’avais constitué un cabinet de curiosités». Cependant, il n’osait pas le dire au début, «car cela peut paraître prétentieux».

Une source d’inspiration…

Dans son cabinet, on trouve des coquillages, un squelette d’éponge marine, un lit de jeunes mariés rapporté d’Asie, et même une authentique gravure de Rembrandt. Mais la plus étrange des curiosités est à l’étage: un véritable monstre apparaît, dans un bocal rempli de formol, sous la forme d’un petit chien à huit pattes… «Bien plus que des siamois, ce sont deux fœtus de chien qui se sont soudés ensemble. Je l’ai chiné chez un antiquaire; il provient d’un cabinet vétérinaire». En tant qu’artiste, il a toujours ressenti le besoin de s’entourer d’objets à forte symbolique: «C’est une source où mon inspiration vient se désaltérer», pour la création de ses sculptures.

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Michel Levy crée des compositions à partir des objets de son cabinet de curiosités. Crédit: M.-S.B.

Chaque objet se réfère à des événements précis de sa vie: «Je considère ce cabinet comme un énorme cahier de souvenirs. Pour qui sait lire, c’est un livre ouvert, ce sont des objets signifiants et non utilitaires, choisis avec le cœur et l’esprit». Les êtres vivants, sous toutes leurs formes, sont en l’occurrence omniprésents, et témoignent de l’une de ses plus grandes passions. Dans sa jeunesse, Michel avait en effet entamé des études de médecine, et il a cependant décidé de se consacrer à sa vocation première pour la sculpture. Seulement, sa fascination pour les sciences de la vie ne l’a pas quitté.

Ces objets, si personnels, reflètent intimement sa personnalité. Pourtant, au mois de décembre dernier, l’artiste a ouvert pour la première fois son cabinet de curiosités au public lors d’une exposition dans une ville voisine, dans la volonté de «partager» cet univers qui l’inspire tant. Il dénonce l’uniformisation dans notre société, la standardisation «qui participe au désenchantement du monde»; alors, grâce à tous les objets qui l’entourent, il essaye «d’enchanter [son] petit monde».

Pour Michel, tout un chacun peut créer son cabinet de curiosités. Les moyens pécuniaires détermineront, certes, son contenu, mais il insiste sur l’unique nécessité «d’ouvrir les yeux sur la beauté et la richesse du monde», car «un cabinet de curiosités est un grand manifeste d’amour envers la vie, la planète, les humains».

…et de création.

Depuis trois ans à peine, cependant, ces objets font désormais partie intégrante de sa création, de son œuvre de sculpteur. Il en fait des compositions, puis les photographie afin de réaliser des vanités. L’association de ces objets génère de puissants symboles. Au cœur de ces images, la présence de crânes est récurrente car «la vie et la mort sont indissociablement liées, ce sont d’éternels recommencements». L’artiste considère ainsi «la mort en tant que source de la vie: lorsqu’un être vivant meurt, ses cellules se décomposent et redeviennent des atomes, or, ces derniers, étant immortels, participeront à nouveau à la danse cosmique de la vie».

CELLE QUI FUT LA BELLE HEAULMIERE-Modifier

Vanité, "Celle qui fut la belle Heaulmière": que devient la beauté après la mort? Crédit: Michel Levy.

Depuis toujours dans l’œuvre de cet artiste, la dualité de la vie et de la mort occupe une place prépondérante, tout comme celle entre les saisons, les matières, l’esthétique et l’anti-esthétique, mais aussi les dualités morale, humaine, sociétale, religieuse… Et pourtant, les objets du cabinet de curiosités reflètent, eux, l’artiste et l’homme dans leur unité.

Marie-Sarah Bouleau

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