La presse bouillonne, la plume s'envole

Modèle, en toute nudité…

Le 16 Février 2015 à 11h00

Lors d'un atelier de croquis à l'Académie de la Grande Chaumière à Paris, Maria Clark pose nue pendant trois heures. Crédit: M.-S.B.

Sur la pointe des pieds, prenez place dans l’atelier. Vous y verrez une vingtaine de paires d’yeux rivés au fond de la salle. Dans le prolongement de ces regards, vous trouverez Maria Clark, modèle de profession. Elle est allongée, immobile et nue. Pourtant, dans quelques minutes, vous oublierez totalement sa nudité, comme tous les dessinateurs qui l’entourent.

A l’Académie de la Grande Chaumière, dans le VIe arrondissement de Paris, une vingtaine de dessinateurs préparent leur matériel. Ce lieu, vieux de plus de cent ans, révèle un charme particulier. Des chevalets en bois sont dispersés un peu partout, et lorsqu’on lève les yeux, des dizaines de peintures de nus sont entassées en hauteur. Ce jour-là, un atelier de croquis de trois heures est programmé. Carnets, feutres, crayons, chacun s’applique à organiser son territoire autour des tabourets en ferraille. Un léger chuchotement de voix envahit l’atmosphère.

Pendant ce temps, Maria Clark s’est dissimulée derrière un paravent afin d’ôter ses vêtements: «Cet endroit-là est très important pour moi, c’est un espace intermédiaire où je quitte mon quotidien, mes vêtements de ville, pour entrer dans un espace temps différent». Debout sur la sellette -l’estrade réservée aux modèles vivants- Maria apparaît nue avant de prendre sa première pose, jambes croisées et bras relevés, légèrement pliés. La salle s’est tout à coup plongée dans un mutisme total; on distingue seulement le bruit des mains qui frôlent le papier.

A 46 ans, Maria est modèle de profession. Employée par les ateliers Beaux-Arts de la Ville de Paris, par des mairies, des associations, des écoles privées, elle arpente la capitale tous les jours. Cette franco-britannique est devenue modèle de nu en public en 1995. Encore étudiante, cette activité occasionnelle était son gagne-pain. Douze ans plus tard, elle décide d’en faire son métier.

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Debout, assise, allongée, les poses varient. Crédit: M.-S.B.

Loin de tout érotisme

Être nu en public, l’idée pourrait en faire rougir plus d’un. Pour Maria, en revanche, «la nudité est très naturelle». Chaque jour, elle fait en moyenne six heures de cours, -jusqu’à neuf, parfois-, «donc, finalement, je suis peut-être plus souvent nue qu’habillée», conclut-elle. Mais la nudité, en tant que modèle, ne s’apparente pas à celle du quotidien: «Sur la sellette, je n’ai pas l’impression d’être nue, je ne suis pas sexualisée».

L’un des participants, François, la soixantaine, partage cette image: «Quand on est dans l’état de tension du dessin, il n’y a pas de sensation d’érotisme». La nudité est ainsi différemment perçue lors d’une démarche artistique. Maria a cependant conscience qu’elle n’est pas à l’abri d’un regard voyeur: «J’ai pu, une ou deux fois, percevoir un œil brillant, mais après tout, si une personne nourrit des fantasmes, c’est dans sa tête et je n’y prête pas d'intérêt». Dans son activité, elle n’entretient aucune ambiguïté, surtout en ateliers où elle juge ses poses «respectueuses d’elle-même et des autres».

«Au service de la création»

Autour d’elle, les dessinateurs s’adaptent à chaque nouvelle pose. Des hommes et des femmes, des plus jeunes aux plus âgés, certains font leurs gammes, d’autres sont plus aguerris, et dans un mouvement qui semble presque coordonné, tous lèvent et baissent la tête tantôt vers le modèle, tantôt vers leur production. Les croquis s’enchaînent, les reproductions diffèrent d’un voisin à l’autre. Maria précise que ce travail est «une alchimie» avec l’artiste: «Je me retrouve parfois avec de plus gros seins que la réalité sur le papier, ou alors, je remarque que des femmes un peu enveloppées ont tendance à m’arrondir. C’est une projection de la personne, soit par rapport à son propre corps, soit par rapport à une idée qu’elle se fait du corps de la femme».

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Face à Maria, les dessinateurs multiplient les croquis au rythme des différentes poses. Crédit: M.-S.B.

Mais, finalement, Maria ne cherche pas à se reconnaître. Son rôle est de représenter l’être humain: «Je suis avant tout un prétexte, avec des lignes et une architecture. La nudité permet des poses simples et pures, contrairement aux poses habillées». Et c’est justement ce qu’est venue chercher une jeune femme, Annie, au cours de cette séance: «J’oublie si c’est une femme ou un homme, seules les formes m’intéressent, et ce qui me fascine, c’est la recherche de complexité dans chaque position». Maria se considère ainsi «au service de la création», tout en soulignant l’importance de l’humilité dans sa profession: «Je ne suis pas là pour moi, mais pour les autres».

De la sérénité à la douleur

Cinq, dix, quinze ou vingt minutes, les poses s’enchaînent... On retrouve Maria recroquevillée sur elle-même dans un coin de la sellette, puis, les minutes suivantes, son corps s’étend sur tout l’espace, toujours immobile. Cette activité lui procure «beaucoup de sérénité», et elle la considère comme «un moment de répit dans le tumulte de la vie». Parfois, les poses paraissent cependant très longues et douloureuses*. Maria explique l’importance «de travailler sa respiration afin d’accompagner la douleur pour éviter d’être conflit avec elle». Ce modèle insuffle, à qui veut bien la saisir, son image sur une toile.

 Marie-Sarah Bouleau

*Ce ne sont pas les seuls points de tension que la jeune femme endure. En effet, la Coordination des modèles d’art, une association professionnelle dont elle est membre, revendique la valorisation de ce métier. Actuellement, tous sont vacataires. Maria souhaite «la reconnaissance à part entière de [leur] profession», afin d’acquérir un véritable statut, et une considération des problèmes de santé liés aux poses.

Commentaires

Emilie
Le 13.05.2015 à 13h50
Je me souviens avoir participé à un atelier du genre sur Marseille (je dessinais, je ne posais pas :) ), c'est vrai que d'un dessinateur à l'autre, le corps du modèle variait, c'était surprenant !

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